SYRIE : La coalition franco-britano-américaine frappe. La DCA syrienne intercepte les 2/3 des missiles. Le sinistre "club de foot" de Winnie Mandela, une tache sur son passé

Pourquoi la France et les États-Unis veulent subitement une «réponse forte et commune» en Syrie

Les menaces de Washington et de Paris de frapper la Syrie visent au-delà du «chimique» à renforcer leur présence sur l’échiquier syrien.

Trump et Macron lors du défilé militaire français du 14 juillet 2017. | Joël Saget / AFP

L’annonce par la France et les États-Unis d’une éventuelle «réponse forte et commune» en représailles à l’usage d’armes chimiques par le régime syrien près de Damas s’inscrit au-delà des «lignes rouges» définies par le droit international humanitaire et l’impératif moral de protéger des populations civiles contre l’usage d’armes létales illégales. Elle est à appréhender dans le cadre d’une stratégie visant à se replacer sur l’échiquier syrien après avoir perdu leur influence dans ce conflit au profit de la Russie et d’autres puissances.

Revenir sur la scène militaire en Syrie

Acteurs majeurs dans la guerre syrienne jusqu’en 2013, Paris et Washington ont vu communément et distinctement leurs rôles s’amoindrir au fil des dernières années jusqu’à finir quasiment hors-jeu, notamment après l’intervention musclée de Moscou à partir de septembre 2015. Si les États-Unis ont continué de jouer un rôle de premier plan notamment dans la lutte contre l’organisation État islamique (EI) jusqu’à l’été dernier et maintiennent jusque-là une présence militaire de quelques 2.000 soldats à l’est de l’Euphrate, Paris, qui participe à la coalition chapeautée par les États-Unis, a vu son rôle s’effriter bien davantage que son partenaire américain après avoir été l’un des principaux parrains de la rébellion contre Bachar el-Assad.

La mise en garde d’Emmanuel Macron et de Donald Trump contre Damas vise ainsi, selon certains observateurs, à revenir, ne serait-ce que partiellement, sur la scène politique et militaire en Syrie. Un retour marqué également par un déploiement franco-américain en zone kurdequi intervient, par ailleurs, au lendemain d’un sommet russo-irano-turcayant consacré cette triple alliance naissante comme maître du jeu syrien.

«Un yalta syrien était en train de se dessiner et les Occidentaux étaient hors jeu. Cela dit, est-ce qu’une offensive militaire leur permettra de réaffirmer leur rôle? Pas forcément, car les puissances régionales, y compris celles alliées des États-Unis, ne souhaitent pas que Washington soit dans une position de leader», explique Karim Bitar, directeur de recherche à l’Iris et spécialiste du Moyen-Orient.

Pour Julien Théron, spécialisé en géopolitique des conflits contemporains, les menaces occidentales ont pour principal dessein de faire respecter certaines limites importantes pour la paix et la sécurité internationales à l’avenir. «La prolifération des armes dites “NRBC” (nucléaire, radiologique, bactériologique, chimique) est une menace très importante qu’il faut endiguer aux yeux des Occidentaux car elle a un impact sur l’ordre mondial. Les armes chimiques occupent une place particulière dans le droit international humanitaire. Elles ne font pourtant pas plus de morts que des armements conventionnels, utilisés largement en Syrie par le régime contre sa population, mais ces derniers ne déclenchent pas une telle levée de boucliers», souligne-t-il.

Mais pour le spécialiste, si Paris, Washington et Londres cherchent d’abord à sauver les meubles en mettant un terme, in extremis à l’impunité totale dont a jouit le régime syrien –alors que quatre-vingt-cinq attaques au gaz ont été recensées par Human rights watch en Syrie depuis 2013– l’objectif d’un plus grand rôle ou du maintien d’une présence a minima dans le paysage syrien fait également partie des calculs de ces puissances. «Une action militaire en Syrie serait en soi un contre-pied à un retrait», dit-il.

Une nouvelle mesure orpheline?

Certains minimisent toutefois la portée d’une éventuelle intervention, vu la relative inefficacité des frappes américaines contre la base d’Al-Chaayrate il y a un an en réaction au recours avéré par le régime de Bachar el-Assad de gaz sarin à Khan Cheikhoun, dans le nord-ouest de la Syrie, le 4 avril 2017. Une cinquantaine de missiles Tomahawk avait visé cette base aérienne, l’une des principales de Syrie.

Mais cette réponse n’a été suivie d’aucune autre action sur le terrain, pas même d’un gain en termes diplomatiques. Un an plus tard, le régime syrien est désormais plus fort, alors que l’administration américaine a annoncé la semaine dernière son intention de retirer ses soldats «le plus tôt» avant de tempérer sa déclaration d’intention.

«L’an dernier, l’effet dissuasif n’a pas été au rendez-vous. On pourrait donc s’attendre à des frappes plus importantes à la fois symboliquement et militairement pour envoyer un message beaucoup plus clair», affirme Karim Bitar.

La Russie, principal «game changer»

Mais même dans le cas de frappes élargies, les pays occidentaux ne pourront plus renouer avec un rôle prépondérant, estiment les analystes. L’affaissement du rôle occidental dans le conflit syrien remonte, en effet, à plusieurs années en arrière.

Le passage au deuxième plan a été amorcé au lendemain de la volte-face américaine quant à une intervention militaire contre le régime syrien en septembre 2013. Le tandem franco-américain se préparait à l’époque à lancer une offensive de grande envergure visant à renverser le régime de Bachar el-Assad comme cela fut le cas en Libye. Quelques jours après l’annonce va-t-en-guerre de Barack Obama et François Hollande, le président américain s’est désisté, en prétextant d’un vote non contraignant du Congrès en défaveur d’une intervention en Syrie, prenant de court la France qui s’est sentie humiliée. Ce revirement avait constitué un réel camouflet et le début du déclin du rôle occidental dans un conflit qui n’a eu de cesse de se complexifier, face à une montée de nouveaux acteurs; l’organisation État islamique, la Turquie, l’Iran et surtout la Russie, dont l’implication massive, constante et coordonnée a d’autant plus affaibli le rôle occidental.

Sur le plan militaire, l’intervention russe a, par ailleurs, changé drastiquement la donne et imposé un nouveau rapport de force et d’influence entre les multiples puissances régionales et internationales impliquées dans le conflit.

En deux ans et demi, l’appui de Moscou a permis au régime d’enchaîner les victoires militaires et de reconquérir plus de la moitié du territoire alors qu’il était aux abois avant que la Russie ne vole à son secours.

Au plan diplomatique, douze projets de résolution proposés par la France et les États-Unis ont été bloqués au sein du Conseil de sécurité des Nations-Unies, tandis que d’autres ont été modifiés ou vu leur teneur atténuées pour échapper au veto russe. L’échec des rounds de pourparlersà Genève sous l’égide de l’ONU a, en parallèle, donné naissance à l’instauration d’un processus parallèle mis en place par la Russie à Astana, capitale du Kazakhstan, qui s’est toutefois avéré non moins inefficace.

Au niveau politique, et contrairement aux Russes et aux Iraniens qui soutiennent un même allié sans y déroger depuis le début du conflit dans le cadre d’une action coordonnée, les États-Unis, et dans une moindre mesure la France, n’ont pas d’allié organique et structuré, tandis que le divorce avec les rebelles, soupçonnés de radicalisme ou de radicalisation, s’est confirmé au fil des ans jusqu’à devenir quasi-total.

Les «errements» de Washington

Désormais, le pays est partagé en quatre principales zones d’influence qui illustrent la difficulté d’un retour en force des Occidentaux. Le géographe Fabrice Balanche détaille: une première zone qui s’étend sur 56% du territoire acquise au régime et à ses alliés russe et iranien, une deuxième sous le contrôle des rebelles (12% du territoire), dominés par des factions modérées, islamistes et jihadistes, dont le groupe Hayat Tahrir al-Cham, ainsi qu’une troisième sous la coupe de la Turquie et de ses alliés syriens et une quatrième sous l’influence des kurdes (environ 28% du territoire), soutenus jusque-là par les États-Unis.

L’affaiblissement du rôle occidental est enfin lié à une politique volontariste de distanciation, adoptée notamment par les États-Unis, dont l’ancien chef d’État s’était engagé depuis son élection en 2008 à retirer ses «boys» des bourbiers irakiens et afghans et craignait ainsi un nouveau piège en Syrie. Washington a finalement été acculé à intervenir avec la montée dans l’EI mais sans jamais vouloir réellement s’ingérer à plus grande échelle.

Le mandat d’Obama a été suivi par l’élection de Donald Trump, dont l’un des principaux slogans de campagne était «America’s first» et dont la politique à l’égard du Moyen-Orient et de la Syrie est marqué jusque-là par un degré d’imprévisibilité et de volatilité assez élevé.

«Les errements de l’administration américaine, envoyant un message, un contre-message puis revenant a posteriori sur le sujet envoient des messages très négatifs sur la fiabilité des États-Unis, à leurs ennemis et à leurs compétiteurs, mais aussi à leurs alliés», estime Julien Théron.

La France, prochain acteur de poids?

Face à un possible retrait américain, la France, qui a déployé ces deux dernières années des forces spéciales dans le nord de la Syrie, et envoyé récemment des renforts à Manbij en zone kurde, pourrait jouer un rôle plus important durant la prochaine étape, notamment sur le plan diplomatique.

«La France a un rôle à jouer et peut prendre dans une certaine mesure la relève de Washington. Paris a conscience de cette opportunité», souligne à cet égard Julien Théron.

«Il y a une demande régionale d’un rôle français plus important. Emmanuel Macron a jusque-là réussi à naviguer assez habilement entre les écueils des crises» par Karim Bitar, spécialiste du Moyen-Orient

«Il y a une demande régionale d’un rôle français plus important. Emmanuel Macron a jusque-là réussi à naviguer assez habilement entre les écueils des crises, et a remporté un franc succès à travers le dénouement de la dernière crise libanaise», ajoute, de son côté, Karim Bitar.

Paris, qui soutient Riyad à l’échelle régionale, tente, en effet, de jouer le rôle d’intermédiaire entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, en se rapprochant également de Téhéran.

Or le conflit syrien, tout comme la crise survenue au Liban en novembre dernier liée à la démission du Premier ministre, sont «une guerre par procuration entre les deux poids-lourds régionaux», estime Karim Bitar.

Paris tente également de transposer ce rôle de négociateur qu’elle cherche à s’attribuer à d’autres crises connexes au conflit syrien. C’est dans cette perspective que le chef d’État français a récemment proposé une médiation entre les Kurdes et la Turquie.

Pour asseoir cette fonction de médiateur, «la France a même tenté d’obtenir un statut de membre observateur à l’occasion du processus d’Astana, mais elle a reçu une fin de non recevoir», rappelle Emmanuel Dupuy, spécialiste des questions de sécurité européenne et de relations internationales.

Ankara a, de son côté, catégoriquement refusé la proposition française de dialogue avec les milices kurdes qu’elles qualifient de «terroristes».

Il s’agit de deux contraintes à un rôle plus prépondérant de la France sur la question syrienne, notamment dans le cadre d’un «yalta syrien» en gestation au sein de la «triple alliance» émergente.

À celles-ci s’ajoute la «grande difficulté de mettre Téhéran et Riyad sur une même longueur d’onde pour négocier un modus vivendi sur la question syrienne», conclut Karim Bitar.

 

Ivoire114l’AfriqueNouvelle.info avec Slate.fr