Côte d’Ivoire : l’acquittement de Laurent Gbagbo par la CPI rebat les cartes politiques

La Cour pénale internationale rejette la demande de maintien en prison de l’ancien président ivoirien et de Charles Blé Goudé, ex-chef de file des Jeunes Patriotes.

« Libérés ! Libérés ! » Eric a du mal à se faire entendre au milieu des cris et des coups de sifflet, témoignages sonores de la liesse qui en un instant a envahi Yopougon, immense commune d’Abidjan considérée comme un fief de Laurent Gbagbo. Chez « Tantie Margot », ils étaient comme lui peut-être trois cents à s’être massés, les yeux et les espoirs tournés vers La Haye où se tenait, mardi 15 janvier, l’audience tant attendue de la Cour pénale internationale (CPI).

Alors, lorsque le juge Tarfusser a rendu la décision d’acquittement et ordonné la libération de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé, les deux accusés les plus célèbres de Côte d’Ivoire, Eric et ses amis ont chaviré. « Nous avons la victoire ! La Côte d’Ivoire a la victoire ! L’Afrique a la victoire ! C’est une victoire de la vérité sur le mensonge ! De la résistance sur l’impérialisme ! », s’époumone ce fonctionnaire de 40 ans qui préfère taire son patronyme et son emploi exact « pour éviter des représailles dans son service ».

« Cela va alléger l’atmosphère », prédit Jérôme, son ami commerçant, qui améliore le quotidien de « petites débrouillardises » « Cela fait plus de sept ans qu’on les poursuit et que rien n’est fait contre l’autre camp, alors au pays tout le monde se dit qu’il est mieux qu’on les relâche et que l’on aille à la réconciliation. »

La chambre a également demandé « au greffe d’obtenir les assurances nécessaires auprès de M. Gbagbo et de M. Blé Goudé pour garantir leur retour » dans l’éventualité où leur présence à la Cour serait requise dans le futur.

Preuves insuffisantes

Les juges avaient ordonné mardi la mise en liberté immédiate des deux hommes, qui a été suspendue dans l’attente d’une audience mercredi matin, où cours de laquelle l’accusation a pu faire part de ses objections.

Les procureurs de la Cour basée à La Haye ont exprimé leur intention de faire appel de l’acquittement retentissant de l’ancien président ivoirien. Ils évoquent notamment un « risque concret »que ce dernier disparaisse dans l’éventualité où le procès se poursuivrait.

Les juges ont cependant estimé que les preuves fournies par l’accusation n’étaient pas suffisantes pour justifier le maintien en détention de MM. Gbagbo et Blé Goudé. Ils n’ont communiqué aucun détail sur le temps qu’il faudrait pour libérer les deux hommes du centre de détention de la Cour.

Premier ancien chef d’Etat à avoir été remis à la CPI, M. Gbagbo était jugé pour des crimes commis pendant la crise post-électorale de 2010-2011, née de son refus de céder le pouvoir à son rival, l’actuel président ivoirien Alassane Ouattara. Les violences avaient fait plus de 3 000 morts en cinq mois.

Dans la joie qui s’exprime, il y a une part de revanche sur l’histoire. Sur la rébellion déclenchée en 2002 contre le pouvoir qu’occupait M. Gbagbo et assimilée, par ses partisans, à une agression étrangère. Sur la guerre quasi ouverte avec Paris. Sur l’affront qu’a représenté son arrestation en avril 2011 par les troupes ralliées à Alassane Ouattara, président élu, et appuyées par l’armée française, suivie de son transfert sept mois plus tard devant la justice internationale qui le poursuit pour crimes contre l’humanité durant la crise post-électorale de 2010-2011. Revanche enfin sur la justice qui, en Côte d’Ivoire, s’applique à une seule partie du conflit lorsque l’autre s’octroie tous les postes de pouvoir.Dans cette ferveur, il y a aussi l’espoir que la libération – encore attendue dans les faits mercredi – de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé, leader des Jeunes Patriotes et ex-ministre, ouvre la voie, sur place, à une nouvelle ère politique. « La vérité s’impose aujourd’hui au monde entier. Gbagbo Laurent est innocent. Blé Goudé est innocent (…). Depuis le début, nous disons que la réconciliation ne peut pas se faire sans Laurent Gbagbo. Maintenant que la CPI l’a libéré, il faut qu’il rentre chez lui et réalise cette réconciliation », a aussitôt réagi Simone Gbagbo, la première épouse de l’ancien chef de l’Etat.