CÔTE D’IVOIRE : RÉCONCILIATION NATIONALE – ALASSANE OUATTARA A MANQUÉ LE RENDEZ-VOUS?

La réconciliation en Côte d’Ivoire est un facteur crucial pour une reconstruction réussie de la nation. Son but principal est de recenser toutes les violations des droits de l’homme commises depuis la crise post-électorale de 2010-2011 et le coup d’état manqué de 2002, afin de permettre une réconciliation nationale entre les victimes et les auteurs d’exactions. L’une des conditions essentielles à la réconciliation est l’effacement progressif des différences entre les ivoiriens.

Voici de cela 8 ans, voir 9 ans, après la crise post électoral de 2010-2011 que les ivoiriens attendent toujours une réconciliation vraie entre les ivoiriens de tous bord. 

En effet, annoncée en pompe par le Président Alassane Ouattara, le processus de réconciliation nationale, comme nous le constatons tous est réellement en panne sèche. Pourtant, dès les premiers instants de sa prise de pouvoir, le Président reconnu par la communauté internationale, avait initié une campagne en éclat en avril 2011, faisant de ce projet une priorité absolue. 

Il résulte de cette initiative, la mise en place de la Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR) (2011 – 2014 ), dont les rennes ont été confiée à l’ex-Premier ministre Charles Konan Banny. Grande fut la surprise des ivoiriens de constater que les travaux rendus au chef de l’état en 2013 et en 2014 ne sont toujours pas accessibles au public. Ce qui feront dire à  Hélène Calane chargée de mission de l’Institut Des Hautes Études sur la Justice et Joel Hubrecht responsable du programme justice internationale et transitionnelle de « création en fanfare, résultats en catimini ».       

Pourquoi ce revirement de situation du gouvernement d’Alassane Ouattara ? Que cherche-t-il à dissimuler au peuple ivoirien ? 

Le Président, à travers son gouvernement, qui avait prôné l’impartialité au début du processus est devenu par la force des choses juges et parti. Cela va se traduire dans un premier temps par le remplacement de la CDVR in facto par une autre, la Commission Nationale pour la Réconciliation et l’Indemnisation des Victimes des crises survenues en Côte d’Ivoire (CONARIV), conduite cette fois ci par Mgr Paul Siméon Ahouana. Le gouvernement va étaler, une fois de plus sa volonté de biaiser tous les efforts consentis par Mgr Ahouana et son équipe en mettant fin à une action cruciale de son plan d’action (l’indemnisation des victimes des crises armées et politiques), toujours sans raison apparente. Cette énième immiscions dans le processus de réconciliation va dégrader la lisibilité de la politique de réconciliation dans son ensemble.

Aussi, pour prouver son insuffisance à gérer cette réconciliation entre les ivoiriens, cette tâche a finalement été dévolue, en 2017, au ministre de la Femme, de la Protection de l’Enfant et de la Solidarité. Comment peut on expliquer cela, sachant très bien qu’un tel processus doit être confié à une structure neutre consensuelle, libre et indépendante?

En clair, le gouvernement Ivorien, qui avait accepté au début du processus la neutralité, sans doute pour faire bonne impression vis à  vis de la communauté internationale, s’est érigé par la suite en juge et partie ne voulant pas divulguer les résultats des travaux émanant des différentes structures mises en place par son gouvernement. Par ailleurs, beaucoup de facteurs concourent à  la dégradation de la réconciliation. 

Peut-on arriver à une réconciliation vraie, entre les ivoiriens, sans liberté d’expression ?

Comme il est de coutume de le dire, il n’y a pas de paix durable sans justice. En effet, une large part de responsabilité de l’échec du processus de réconciliation est à mettre à l’actif de la justice Ivoirienne. Beaucoup de critiques ont été soulevés pour ces actions partisanes en faveur du pouvoir en place. 

Selon notre confrère de Jeune Afrique, une dizaine d’organisations nationales et internationales des droits de l’hommes, dont la Fédération Internationale des ligues des Droits de l’Homme (FIDH), ont adressé une lettre ouverte à Alassane Ouattara en lui signifiant la lenteur et la mauvaise volonté de la justice ivoirienne.

Dans la même lettre, les organisations attiraient aussi l’attention du gouvernement sur les faits d’injustices avérées en ces termes « Malgré l’inculpation, par plusieurs juges ivoiriens de la Cellule spéciale d’enquête et d’instruction (CSEI), de plusieurs dizaines de responsables militaires et civils pour des violations graves des droits humains pendant la crise de 2010-2011, le seul procès à s’être tenu jusqu’à présent devant des tribunaux ivoiriens pour crimes de guerre ou crimes contre l’humanité a été celui de Simone Gbagbo, l’ex-première dame du pays ».

Notre inquiétude est partagée par Geoffroy Kouao, juriste et analyste politique, sur France24 « Il faut dire que ce sont des libertés constitutionnellement définies qui doivent être respectées. Malheureusement nous assistons depuis un certain temps à la violation de ces libertés. Ce qui est extrêmement regrettable et surtout à 15 mois de l’élection présidentielle de 2020. Ce sont des signes inquiétants, il faut dès maintenant tirer la sonnette d’alarme. Et dire que la liberté d’expression, la liberté de presse sont des libertés inhérentes à la vie démocratique. Il faut aussi éviter de tomber dans les travers du passé. Il y a lieu d’être inquiet et d’inviter les uns et les autres à la retenue. »

Qui sont réellement les victimes ?

Tant que le gouvernement d’Alassane Ouattara n’aura pas en tête que, les victimes du conflit ivoirien ont toutes la même importance, cette réconciliation ne sera qu’utopie et le spectre d’un autre conflit planera toujours sur cette nation les jours, voire les mois à venir. 

Une réconciliation passe avant tout par la vérité vraie, la reconnaissance des actes commis de part et d’autre, une prise de conscience, la repentance et le pardon. Toutes ces actions en vue d’arriver à une paix durable et consensuelle, sont malheureusement contraires à la philosophie du gouvernement Ouattara depuis le début. Indubitablement fait à dessein. 

Déjà, dans son rapport rendu public le 10 août 2012, la Commission d’enquête nationale mise en place après l’investiture de Ouattara estime le nombre de morts total à 3 248 (1 452 morts imputées au camp Gbagbo, 727 au camp Ouattara et 1 069 non attribuées à un camp ou l’autre en raison de problèmes d’identification des victimes). Rapport qualifié de « subjectif » par Alain Toussaint, ancien conseiller de Laurent Gbagbo. Ce dernier dénonce, que le rapport aurait omis le massacre de Duékoué.

A lire effectivement dans ce rapport « 727 victimes attribuées au camp Ouattara », alors que, la descente des FRCI vers Abidjan s’est accompagnée de son cortège d’exactions et de massacres. L’on se rappel de toutes ces victimes, pour ne citer que cela, lors de représailles menées contre un camp de réfugiés, près de Duékoué. Ne feignons pas de les oublier, c’est dans cette ville que c’est produit le 29 mars 2011 le massacre de 816 personnes de l’ethnie guéré, réputés être pro-Gbagbo. Cet acte abject, perpétré par les Forces armées républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) pro-Ouattara composée d’anciens soldats nordistes, d’ex-rebelles et de chasseurs traditionnels, les Dozos. Ce qui ne constituait pas une surprise pour ceux qui connaissaient le comportement des Forces nouvelles en zone centre, nord et ouest (CNO) depuis 2002 (massacres des gendarmes de Bouaké et de leurs familles, viols, pillages).

Bien que plusieurs responsables militaires (hauts gradés) et civils pro-Ouattara soient impliqués dans les crimes contre les droits humains pendant la crise de 2010-2011, ils n’ont jamais été inquiété par la justice ivoirienne, ni internationale. Le comble, plusieurs commandants pro Ouattara impliqués dans de graves violations des droits humains durant le conflit armé de 2002-2003 et de nouveau pendant la crise postélectorale ont bénéficié d’une promotion.

Comment peut-on parlé de réconciliation, quand une telle dérive dictatoriale est à relever tous les jours dans la politique de ceux-là même qui sont censés accompagner le peuple ivoirien à un lendemain meilleur, de paix et de stabilité durable.

Implication des hommes politiques ivoiriens dans le processus de réconciliation nationale

Il faut le reconnaitre, le PAN Guillaume Kigbafori Soro en juillet 2017 a mené de nombreuses actions dans ce sens avant et après cette déclaration « Personne n’a intérêt à jouer contre la stabilité de la Côte d’Ivoire. (…) Je tends la main. Je veux que tous les fils et filles du pays, nous puissions nous donner la main pour reconstruire l’unité et l’union. Ne nous divisons pas ! La division nous mènera droit à la catastrophe. Il faut sauver la Côte d’Ivoire ! Il faut bâtir la paix ». 

Nous espérons, que ces paroles ne seront pas vaines et qu’elles sont sincères de la part de celui la même qui autrefois a pris les armes contre les mêmes ivoiriens, innocents. Mais ce qu’il faut retenir et saluer chez cet homme, qui malgré, ces antécédents, macabres, sinistre, lugubre et malsaines, n’a pas manqué de s’humilier devant la nation, demandant pardon à la population.

Ce qui, malheureusement, est le contraire d’AO, qui au lendemain du putsch électoral 2010-2011 qui a évincé le président Gbagbo du pouvoir, ne fait rien, mise à part l’amnistie ou, du moins fait de son mieux pour mettre en mal le processus de réconciliation nationale vraie, entre les ivoiriens.

Amnistie sous fond de pression de la communauté internationale?

Pour Geoffroy Julien Kouao intervenant sur France 2, « Ce n’est jamais suffisant, mais cela reste important ». Ce geste est effectivement à saluer, même si cette amnistie, s’apparente à une mascarade et soutenue par une pression très poussée de la communauté internationale sur le gouvernement actuel. 

En effet, si nous nous référons à l’histoire, pour ne prendre que cet exemple, l’ex-Première dame ivoirienne Simone Gbagbo avait été condamnée en 2015 à 20 ans de prison pour « atteinte à la sûreté de l’État ». En mai 2017, Simone Gbagbo a été acquittée aux assises à Abidjan, à l’issue d’un procès (pour crimes contre l’humanité) entaché par des préoccupations liées aux questions de procédure régulière et par des failles du dossier de l’accusation. Mais, contre toute attente, ce jugement a été rendu caduc, le 26 juillet 2018, par la Cour suprême, qui avait demandé son renvoi devant une nouvelle cour d’assises. A quelle fin ? pour simplement lui accorder l’amnistie et faire croire à la population, la volonté d’ADO à aller à une réconciliation nationale.

Aujourd’hui encore, le gouvernement met en avant la réconciliation, tout simplement, par ce que les élections approchent à grand pas mais, pas en faveur d’une réconciliation vraie et franche. Tout ce que fait le gouvernement d’Alassane Ouattara est motivée par des intérêts personnels et politiques, comme cela a été toujours le cas depuis ses prises de fonction sous l’aire Houphouët Boigny en tant premier ministre. Il a abusé, trompe et va toujours continuer de mystifier ce peuple dans ce jeu trouble dont il a lui seul le secret.

Pendant que le gouvernement se félicite, à travers son porte-parole Sidi Touré, de la performance, rappelant son attachement à la liberté d’opinion et d’expression garantie par l’article 19 de la constitution ivoirienne, retenons que ce processus de réconciliation nationale, engagé depuis avril 2011 par AO, juste après la crise post-électorale de 2010-2011, a été plusieurs fois interrompu. Avec pour conséquence la suspension de l’indemnisation des « victimes » de la crise. 

Beaucoup de victimes du camp dit « des vaincus » sont laissés pour compte et jeté aux oubliettes. Alors, quel est le message adressé par le gouvernement ivoirien pour les victimes du camp Gbagbo ?

Samantha A Desmond Correspondant ivoire114.