George Soros, l’épouvantail favori du gouvernement hongrois de Viktor Orbán

Brietta Hague — Traduit par Yann Champion —  — mis à jour le 9 avril 2018 à 17h08

Parce qu’ils s’opposent à un gouvernement autoritaire, les leaders de la jeune opposition hongroise sont accusés d’être à la solde de puissances étrangères.

À 29 ans, Katalin Cseh, candidate de l’opposition aux élections parlementaires hongroises, sait déjà bien ce qu’il en coûte de défier le parti au pouvoir dans son pays.

En septembre dernier, alors qu’elle visitait la France avec d’autres membres de son parti, elle a été photographiée en compagnie de Brigitte Macron, ce qui lui a valu presque immédiatement d’être cataloguée comme un agent de l’étranger.

«Les journaux télévisés des chaînes publiques hongroises ont consacré cinq minutes entières à cette photo, explique-t-elle, incrédule. Les médias locaux ont fait comme si nous travaillions pour la France et que nous prenions part à une conspiration contre le peuple hongrois. Comment voulez-vous répondre à ça? En général, nous préférons ne pas répondre. Ce n’est pas un vrai débat.»

«Grand méchant voulant occuper la Hongrie»

Cseh fait partie de Momentum, un nouveau parti qui tente de s’opposer au pouvoir du très autoritaire Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, et de stopper ce qu’ils considèrent comme un glissement de la Hongrie vers une dictature raciste.

Ses principaux leaders ont moins de 35 ans, ont des diplômes universitaires et ont étudié ou travaillé à l’étranger. Ils ont recours à des stratégies sophistiquées de communication sur les médias sociaux et consultent des stratèges politiques ayant fait leurs preuves –certains ont participé aux campagnes électorales de Barack Obama ou d’Emmanuel Macron.

Le gouvernement hongrois dit d’eux qu’ils sont à la solde d’ennemis de la Hongrie, et notamment de George Soros, célèbre spéculateur financier et philanthrope né en Hongrie, qui a consacré une grande partie de sa fortune à la défense de causes progressistes. Devenu l’épouvantail favori du gouvernement Orbán, Soros est notamment accusé par ce dernier d’être à la tête de l’opposition à sa politique anti-immigration très controversée et à la consolidation de son pouvoir.

«C’est absurde, vraiment n’importe quoi. Ils nous accusent d’être les marionnettes de George Soros, qui serait une sorte de grand méchant voulant occuper la Hongrie, explique Cseh. Ça n’a aucun sens, c’est un homme de 87 ans. Ce que nous voulons, c’est mettre en avant des messages positifs pour combattre la propagande.»

«Campagne complètement hystérique»

Le sujet de l’immigration a été omniprésent durant la campagne. En 2015, plus de 600.000 réfugiés sont arrivés en Europe, principalement en provenance de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan, avec pour principales destinations l’Allemagne et le nord de l’Europe. Orbán a répondu à la crise en rejetant immédiatement les demandes d’asile et en dressant un mur de barbelés le long de la frontière avec la Serbie, afin d’empêcher ceux qu’il qualifie d’«envahisseurs musulmans» de passer. Aujourd’hui, seuls deux demandeurs d’asile par jour sont autorisés à entrer en Hongrie.

À l’approche des élections législatives du 8 avril, la propagande du gouvernement s’est affichée partout dans Budapest, la capitale. Sur les affiches, Soros est représenté en compagnie des leaders de l’opposition, des pinces coupantes à la main. Le message, très peu subtil, est qu’ils sont prêts à couper les barrières empêchant aux hordes de migrants de rentrer dans le pays.

«Ils mènent une campagne complètement hystérique contre des prétendus ennemis de l’État, dit Katalin Cseh. Le seul moyen pour Momentum de changer les choses est d’être présent et de parler aux gens, de tenir des forums, d’être un peu rebelle, d’utiliser des techniques publicitaires. Nous sommes obligés de contourner les médias traditionnels et de trouver un terrain d’entente pour exprimer notre message.»

De la même manière que la Hongrie a expulsé les Ottomans, les Autrichiens et les Soviétiques, Orbán a assuré à la population qu’il les débarrasserait d’«Oncle George».

Comme son allié proche, le président russe Vladimir Poutine, Orbán s’est montré très doué pour jouer l’idée d’une nation assiégée. Le 15 mars, il s’est adressé à une foule rassemblant près de 100.000 de ses sympathisants, face au parlement. C’était à l’occasion du 170eanniversaire du soulèvement du peuple hongrois contre le pouvoir autrichien, suscité par l’appel d’un jeune poète, Sándor Petofi, à «se soulever» contre l’ennemi.

«L’ennemi que nous combattons est différent de nous, a déclaré le Premier ministre. Nous faisons les choses de manière transparente, il se cache. Nous sommes francs et directs, il utilise la ruse. Nous sommes honnêtes, il est bas et menteur. Nous sommes nationaux, il est international. Nous croyons au travail, il croit en la spéculation.» Ce n’est pas la première fois qu’Orbán attaque le philanthrope juif avec un langage qui, selon les analystes, cache à peine son antisémitisme.

Viktor Orbán prononce un discours pour le 170e anniversaire de la révolution hongroise de 1848 devant le parlement, à Budapest, le 15 mars 2018. | Attila Kisbenedek / AFP

Momentum, du groupe d’amis au parti

De l’autre côté de la ville, lors d’un rassemblement de Momentum, le dirigeant du parti, András Fekete-Győr, déclarait que Soros n’en faisait en réalité même pas assez pour les aider.

«Si j’ai une critique à lui faire, c’est qu’il n’est pas assez visible, a-t-il déclaré. Il a presque complètement disparu de la scène publique ces dernières années. Il devrait revenir pour se défendre et défendre ses organisations

Momentum nie avoir reçu de l’argent de Soros, mais le mouvement essaie de rassembler le soutien des institutions qu’il a fondées. Depuis 1984, les Open Society Foundations, le groupe philanthropique de Soros, ont fait don de 400 millions de dollars pour promouvoir la société civile en Hongrie. Pour reprendre les mots écrits sur son site internet, l’argent est destiné à «soutenir les partenaires hongrois qui se battent pour promouvoir le journalisme indépendant, lutter contre la corruption, soutenir la participation civique et combattre la discrimination».

Orbán, au contraire, a juré de mettre fin à la démocratie libérale, proclamant dans un discours de 2014 qu’il souhaitait construire un État «illibéral», dans la droite ligne de la Russie et de la Chine. Durant ses deux mandats à la tête de la Hongrie, il a pris le contrôle des médias et de la justice, et a violemment réprimé la société civile.

L’année dernière, le gouvernement a menacé de fermeture l’université d’Europe centrale de Budapest, fondée par Soros et considérée par beaucoup à droite comme un nid de gauchistes. L’université octroie des bourses aux jeunes défavorisés d’Asie centrale et de l’ancienne Union soviétique.

Daniel Berg, jeune Hongro-Américain dont la mère était dissidente politique sous le régime communiste, a été l’un des principaux responsables d’une campagne populaire visant à défendre l’université, qui a fait descendre des milliers de personnes dans les rues de Budapest. Il est aujourd’hui candidat Momentum à l’élection d’avril.

«Nous étions un mouvement social et sommes devenus un parti. À l’origine, nous comptions une trentaine de personnes –un groupe d’amis, pour ainsi dire, puis notre groupe est monté à 240, 500, 1.000 puis plus de 2.000 membres. Nous sommes aujourd’hui une communauté politique […]. Notre popularité est en progression constante: nous atteignons actuellement 4% dans les sondages, le minimum [pour accéder au Parlement] étant de 5% des voix

Détourner l’attention des vrais problèmes

La volonté d’Orbán de protéger la Hongrie d’une invasion de migrants a reçu un bien meilleur accueil dans les campagnes du pays qu’à Budapest. Son parti, Fidesz, possède les deux tiers des sièges au Parlement. Il y a toutefois quelque chose d’ironique à voir que de plus en plus de Hongrois cherchent aujourd’hui à fuir leur propre pays.

«C’est un problème crucial: les jeunes veulent aller vivre dans un autre pays d’Europe, explique Katalin Cseh, qui est médecin. Ce n’est pas juste une fuite des cerveaux: même les gens non diplômés partent, parce qu’ils n’arrivent pas à gagner leur vie.»

Malgré son pouvoir immense, Fidesz n’a pas fait grand-chose pour s’attaquer aux difficultés économiques que connaît la Hongrie. Katalin Cseh, porte-parole de Momentum pour les questions de santé, a récemment organisé une grande exposition photo devant le ministère de la Santé, montrant les conditions déplorables dans lesquelles se trouvent les hôpitaux publics du pays.

«Pour résumer, ces vingt-huit dernières années, aucun des gouvernements n’est parvenu à entreprendre de vraie réforme des principaux services sociaux –ni dans le domaine de l’éducation, ni dans celui de la santé. Dans les faits, le pays se divise entre les chanceux et les malchanceux. Et personne ne s’intéresse réellement aux malchanceux, parce qu’ils ont moins tendance à voter, ce qui n’incite pas à les aider.»

Faire vibrer la corde nationaliste s’est révélé être un moyen très efficace pour distraire les Hongrois des problèmes du quotidien. Bien que la Hongrie soit membre de l’Union européenne, le gouvernement Fidesz a ignoré bon nombre de directives européennes.

Après que Zeid Ra’ad al-Hussein, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits humains, a qualifié Orbán de raciste et de xénophobe le 6 mars, le gouvernement a clamé qu’il n’accepterait pas qu’on lui dicte ses lois. À côté des panneaux anti-Soros, les autorités ont désormais placardé des pancartes proclamant: «Les Nations Unies veulent accueillir les migrants sans discontinuer. C’EST LA HONGRIE QUI DÉCIDE, PAS L’ONU.»

Orbán jouit d’un soutien quasiment sans réserve de la part du Kremlin et du nouveau gouvernement conservateur polonais. Des milliers de nationalistes polonais, drapeau en main, ont assisté à son immense rassemblement afin de montrer leur solidarité.

Il peut sembler vain d’essayer de s’attaquer à un dirigeant ayant accumulé autant de pouvoir. Mais Momentum se voit comme le véritable héritier du jeune poète Sándor Petofi.

«En 1848, quelques jeunes gens à Budapest ont décidé de prendre leur destin en main, a déclaré András Fekete-Gyor. Le pays dont nous voulons être fiers ne fonctionne pas vraiment comme il le devrait. Chacun devrait pouvoir voter pour un candidat en qui il croit et qui peut lui apporter de l’espoir

 

iVOIRE114l’AfriqueNouvelle.info avec Slate.fr