Et si l’Afrique faisait mieux que l’Europe pour lutter contre le Coronavirus?

Les mesures drastiques prises par nombre de pays africains, en amont de la pandémie du Covid-19, seront-elles suffisantes? Moins affectée jusqu’à présent, malgré un premier décès au Burkina Faso, l’Afrique subsaharienne a capitalisé sur son expérience acquise dans la lutte contre Ebola. Mais l’OMS prédit des jours sombres pour le continent.

«Les chercheurs sénégalais n’ont pas découvert un traitement contre le coronavirus, c’est une fausse information qui a circulé sur les réseaux sociaux avant d’être démentie. Mais, dès le mois de janvier, l’institut Pasteur de Dakar s’est mobilisé contre la propagation du virus dans le pays».

Au micro de Sputnik France, Mohamed Ly, président du think tank panafricain Ipode (Innovations politiques et démocratiques) qui milite pour des politiques publiques plus efficaces en Afrique, poursuit: «Pouvoir compter sur des diagnostics, rapides et fiables, est essentiel en cas de suspicion d’une contamination au Covid-19. Et là, il y a vraiment un satisfecit à donner à l’État et aux services de santé sénégalais qui ont été très bons en termes de prévoyance et de surveillance pour freiner le nombre de cas.»

Après le premier décès au Burkina Faso, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a lancé mercredi 18 mars un appel aux pays africains à «se réveiller» face à la menace du nouveau coronavirus, soulignant que le continent devait se préparer au «pire». Le 11 mars, l’OMS avait qualifié l’épidémie du Covid-19 de «pandémie», poussant de nombreux pays à prendre des mesures exceptionnelles. «Plus de 200.000 cas ont été signalés à l’OMS et plus de 8.000 personnes ont perdu la vie, dont un enfant», a indiqué son directeur général, l’Éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, lors d’une conférence de presse en ligne. «Plus de 80% des cas ont été recensés en Europe et dans le Pacifique occidental», poursuit-il.

Concernant l’Afrique, affectée plus tardivement avec seulement 462 cas à ce jour sur l’ensemble du continent, «le meilleur conseil est de se préparer au pire et de se préparer dès aujourd’hui», a-t-il lancé visiblement inquiet «face à la menace sans précédent» que constitue le coronavirus. 

«Mais c’est aussi une occasion sans précédent de nous rassembler contre un ennemi commun, un ennemi de l’humanité», a ajouté le patron de l’OMS.

Le premier cas, détecté en Égypte, le 14 février, a été suivi début mars seulement par deux autres, en Algérie et au Nigeria. D’où l’interrogation d’experts se demandant pourquoi l’Afrique semblait épargnée ou bien, plutôt, si le virus ne s’y répandait pas sans être détecté. Depuis, le Covid-19 a affecté 30 des 54 pays du continent, mais avec une propagation plus lente qu’ailleurs.

L’Afrique du Nord est la plus touchée avec un total de dix victimes du Covid-19. L’Égypte, qui dénombre 166 cas, compte quatre décès. En Algérie, il y a eu quatre morts pour 60 cas. Les deux autres victimes ont été enregistrées au Soudan et au Maroc. En Afrique du Sud, la principale puissance économique du continent avec le Nigeria, on dénombre 62 cas. Le virus s’y transmet désormais localement. En Afrique de l’Est, qui abrite deux importants hubs aériens (Éthiopie et Kenya), 20 malades ont été comptabilisés dans six pays.

Mutualiser les capacités de réaction4

En Afrique de l’Ouest, le Sénégal est le plus atteint avec 27 cas. En plus des touristes européens qui séjournent pendant les mois d’hiver, ce pays est très exposé à cause de sa diaspora. Celle-ci vit majoritairement dans les plus grands foyers actuels de contamination que sont l’Italie, l’Espagne et la France. Ce sont eux qui ont amené le virus au Sénégal en venant participer à des événements sportifs ou familiaux. Avant que leurs pays de résidence respectifs ne soient contraints de fermer leurs frontières et de confiner leur population.

Comme le souligne Mohamed Ly, le professionnalisme et le savoir-faire des épidémiologistes au Sénégal ont toutefois permis de mettre en place une mobilisation exceptionnelle de l’ensemble des autorités médicales. Sur le pied de guerre depuis plusieurs mois, celles-ci ont pu, du coup, anticiper et prévenir l’arrivée de l’épidémie en ayant déjà pris toutes les mesures adéquates pour le dépistage.

«Dès le mois de janvier, le comité national de gestion des épidémies tenait des réunions hebdomadaires. Or, on trouve dans ce comité tous les acteurs clés de la riposte aux crises sanitaires qui avait, déjà, fait ses preuves contre Ebola en 2014. À tel point que le Sénégal n’avait pas enregistré un seul décès. Sur un simple coup de fil, ce comité a été capable de trouver et d’isoler le premier cas de coronavirus signalé à Dakar, un Niçois qui a été guéri avant de retourner chez lui sans avoir contaminé qui que ce soit d’autre», commente fièrement le président du think tank Ipode, lui-même un Sénégalais vivant en France.

Désigné par l’OMS comme l’un des deux centres de référence en Afrique pour la détection du Covid-19, l’Institut Pasteur de Dakar est très en pointe pour la surveillance épidémiologique sur le continent. Recevant du 6 au 8 février derniers des experts venus de 15 pays africains, notamment d’Éthiopie, d’Afrique du Sud, du Ghana, de Zambie et de Côte d’Ivoire, son administrateur général, le docteur Amadou Alpha Sall, avait d’ailleurs déclaré: «Nous sommes prêts. Et, si les autres pays (africains) sont prêts, alors cela protègera tout le monde.» Constatant amèrement qu’au même moment en Chine, les autorités sanitaires «doivent courir derrière la maladie en construisant des hôpitaux et en confinant des millions de personnes».

Ce séminaire, destiné à évaluer et à partager les connaissances, mais aussi former aux techniques de détection du nouveau virus, était co-organisé par l’Institut Pasteur et les centres de prévention et de contrôle des maladies de l’Union africaine (Africa CDC), en collaboration avec l’OMS, la Cedeao (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest) et la firme allemande TIB Molbiol. Il a permis de mutualiser les capacités de réaction pour bon nombre de pays en Afrique subsaharienne, réduisant d’autant les risques de contamination locale. D’où le plus petit nombre de cas qui sont apparus plus tardivement «en tenant compte, aussi, du facteur de la chaleur qui, apparemment, ralentit la progression de l’infection», tient à préciser Mohamed Ly.

«Plus que la surveillance et la détection du virus, pour lesquelles nous possédons le savoir-faire à cause d’une grande pratique avec nombre de maladies infectieuses, ce que craignent le plus les autorités en Afrique, c’est que la contagion du Covid-19 atteigne un niveau tel que nos faibles capacités de prise en charge seraient rapidement débordées. Il y a tout au plus 100 lits en réanimation respiratoire au Sénégal. Or, les cas graves ne pourront pas être évacués à l’étranger, même dans l’entourage du Président de la République. C’est une vraie prise de conscience pour nos dirigeants qu’il va falloir investir dans des hôpitaux sur place pour augmenter les capacités d’accueil chez nous. C’est le talon d’Achille de l’Afrique», avertit le président d’Ipode.

L’impact sur le tourisme

À l’instar du Sénégal, bon nombre de pays africains ont pris des mesures drastiques, quand bien même ils n’avaient enregistré que quelques cas, voire aucun pour certains. Le transport aérien a particulièrement été visé. Car, du Kenya à la Somalie en passant par le Sénégal, le Nigeria ou l’Afrique du Sud, tous les premiers cas de coronavirus enregistrés dans ces pays sont des ressortissants ou des résidents revenant par avion d’un séjour dans un pays infecté.

Ainsi, le Maroc a-t-il décidé de suspendre tous les vols internationaux «jusqu’à nouvel ordre», à l’exception d’avions spéciaux autorisés à rapatrier les touristes européens bloqués. La Somalie, dès l’annonce de son premier cas, a décidé d’interdire tous les vols internationaux –y compris pour les avions cargo– au départ et à l’arrivée du pays. Seuls les vols à caractère humanitaire ne sont pas concernés. Le Tchad, où aucun cas de Covid-19 n’a pourtant été répertorié à ce jour, a également fermé ses aéroports. Avant même l’épidémie de coronavirus, ce pays avait déjà fermé ses frontières terrestres avec le Soudan et la Centrafrique.

«Le premier secteur qui va en pâtir est le tourisme. Et il n’y a pas que l’aérien qui sera touché, mais aussi le secteur les croisières. Le Sénégal, Madagascar, les Seychelles et Maurice interdisent, désormais, aux paquebots d’accoster chez eux. Tout ce qui est hors alimentation, comme l’horticulture, va également être affecté. Par exemple, les charters remplis de fleurs en provenance du Sénégal ou du Kenya pour approvisionner chaque jour les marchés européens ne vont plus voler pendant un bon moment. Beaucoup de producteurs risquent d’être ruinés», s’inquiète Mohamed Ly.

Pourtant le Sénégal, qui a inauguré le 16 mars sa première liaison avec Accra (Ghana), n’a pas complètement fermé son espace aérien. Il a simplement suspendu les liaisons avec sept pays d’Europe et du Moyen-Orient considérés à risque. Des pays comme le Togo ou Madagascar ont pris des mesures similaires.

D’autres, comme l’Afrique du Sud, le Kenya, le Ghana ou la Côte d’Ivoire, interdisent l’accès de leur territoire aux non-ressortissants ou résidents venant d’un pays à (haut) risque. De nombreuses mesures d’auto-isolement sont également imposées aux voyageurs en provenance de pays à risque. C’est le cas en Zambie, au Nigeria et en Guinée équatoriale.

Interdiction des rassemblements

En plus des mesures de confinement déjà en place dans 13 pays du continent, qui ont fermé ou s’apprêtent à fermer l’ensemble de leur système éducatif, de la maternelle à l’université, certains pays ont également pris des dispositions concernant les rassemblements religieux. Au Sénégal, les confréries musulmanes ont suspendu leurs rassemblements prévus en mars. En Tunisie, les autorités ont supprimé jusqu’à nouvel ordre les prières collectives, y compris le vendredi. L’Algérie et le Maroc ont également fermé les mosquées et lieux de culte. En Afrique du Sud, les grandes compétitions sportives ont également été annulées ou reportées. La Tunisie a décidé de les maintenir, mais à huis clos.

«Les grandes familles confrériques à Touba ou à Tivavouane (les deux villes saintes du Sénégal, respectivement pour les Mourides et les Tidjanes, ndlr) se sont montrées très responsables. Contrairement aux campagnes de fake news sur les réseaux sociaux orchestrées par certains religieux, affirmant que le virus était une invention et qu’il ne fallait pas annuler les cérémonies religieuses. Les responsables, fort heureusement, ont été sanctionnés. Quant aux khalifes, toutes confréries confondues, ils ont été les premiers à demander au Président Macky Sall une gestion ferme et sans faille de la crise sanitaire», se réjouit Mohamed Ly.

                                                                                                                                         

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