AFRIQUE – COVID 19 : LA PANDEMIE DU COVID 19 PLACE L’AFRIQUE DEVANT UN DILEMME CORNELIEN

Justin Koné KATINA :
Porte parole du président LAURENT GBAGBO

Lorsqu’une communauté veut entreprendre un long voyage obligatoire, la sagesse recommande que les infirmes prennent le départ longtemps avant le reste de la communauté. Pour n’avoir pas retenu cette sagesse, le continent africain se trouve à opérer un choix extrêmement difficile : choisir entre mourir de faim ou mourir du coronavirus. Ce choix cornélien implique lui-même un autre, plus compliqué encore, entre qui destiner à la mort et qui sauver. L’humour ivoirien donne toujours à chaque situation complexe une caricature qui la rend accessible à la compréhension de tous. A l’instar de la pluie que la risée populaire ivoirienne appelle l’ingénieur qui contrôle a posteriori la qualité des travaux effectués sur nos routes, la vilaine pandémie du coronavirus pourrait bien être l’expert économique et financier qui va juger, in fine, la solidité de nos économies. Nos croissances économiques réalisées ces dix dernières années et nos succès dans la lutte contre la pauvreté vont passer devant le jury du covid-19. Malheureusement, nous vivons une situation d’une complexité telle que si le Bon Dieu lui-même ne manifeste pas sa magnanimité divine, les conséquences pourraient être effroyables pour le continent. L’humour ivoirien pourrait être à court d’imagination pour décrire ce qui se dessine à l’horizon. Pour avoir été négligents (euphémisme) en amont, nous voici courir en aval derrière une solution incertaine à la pandémie qui s’est annoncée pourtant 3 mois avant. Il y a en effet des questions que le bon sens nous oblige à nous poser même lorsqu’on ne dispose pas d’expertise ni en virologie, ni épidémiologie. Comment, dans un monde plus que jamais unifié par les intérêts économiques interdépendants, l’on pouvait imaginer qu’un virus pouvait se localiser seulement en Chine sans avoir au préalable démontrer au moins son aérophobie, la seule raison qui ferait que ce virus rechignerait à suivre ses porteurs sains dans les avions qui les transportaient de la Chine vers le reste du monde. La Chine, cette vaste usine du monde entier, se situe en aval de très nombreux circuits économiques qui quadrillent la planète. Une épidémie virale en chine est comparable à l’effondrement du Wall Street. L’impact est immédiat et général sur le reste du monde à l’image d’une source d’eau polluée en amont qui contamine tout ce qui se situe dans son cours en aval. Chaque jour, ce sont des millions de voyageurs qui partent de la Chine vers les autres parties du monde et des milliers d’entre eux qui arrivent par divers détours en Afrique. Dans ces conditions, pourquoi attendre que l’épicentre de cette secousse mondiale se déplace en Europe avant de réagir comme si une source divine nous avait révélé le trajet que suivrait le virus mortel. Sauf à démontrer que le virus ne se transmet pas directement du Jaune au Noir sans passer forcément par le Blanc, il y a de fortes raisons de penser qu’il est arrivé chez nous en Afrique au même moment qu’il touchait l’Europe puisque le seul moyen de sa transmission à longue distance reste le voyage. Quand l’on ne se prépare pas à une guerre pourtant latente, quand celle-ci s’engage effectivement, les plans de batailles tournent souvent à la dérision. Plus que le virus lui-même, c’est plutôt la standardisation ou la copie sans distinction des méthodes de lutte contre cette pandémie qui pourrait causer plus de désastre en Afrique. La pression que met l’OMS sur les dirigeants africains pourrait les amener à prendre des mesures surréalistes comme celles que nous observons ci et là. Comment peut-on en effet demander une distance sociale d’un mètre entre des personnes dont les conditions économiques condamnent à la promiscuité sociale ? Comment mettre en pratique une telle disposition dans une cour commune où tout est commun y compris les toilettes et parfois même la cuisine ? Quel est l’intérêt d’un couvre-feu de 21 h à 5 h, période pendant laquelle les populations sont logiquement moins présentes dehors ? Il revient que dans notre insouciance, beaucoup de pays ne disposent même pas suffisamment de tenues de protection du personnel soignant, celui-là même qui occupe les positions avancées dans cette guerre contre l’ennemi invisible. A l’allure où vont les choses, le risque est grand que les personnels soignants soient eux-mêmes en isolement ou malades quand le courbe de la maladie atteindra son sommet.

Le confinement général, qui se profile à l’horizon, ne parait pas non plus adapté à la situation africaine surtout que le flou qui entoure les données relatives à la maladie ne permet pas d’estimer la durée probable de celle-ci. L’économie africaine ne survivrait pas à une telle mesure drastique. Si nous la préconisons c’est que nous avons décidé de remplacer les cibles fragiles de cette épidémie par les cibles fragiles d’une catastrophe économique plus grave. Très bientôt, les populations pauvres, du reste la portion la plus importante, aura à choisir entre acheter un morceau de savon pour se laver les mains et un beignet ou de l’attiéké, si elles en trouvent, pour survivre. Une famine par exemple touchera immanquablement les plus jeunes et les enfants qui, pour le moment, résistent bien au covid-19. Le risque d’émeutes est réel dans en cas de confinement général sur plusieurs semaines. Même les pays développés redoutent un tel scénario qui peut déboucher sur la chute de plusieurs gouvernements, toute chose qui pourrait aggraver le chaos. Les longues queues des citoyens américains devant les magasins de vente d’armes à la recherche d’armes ou de munitions à acheter doivent interpeller les décideurs africains.

Juste pour rappel, la crise financière de 2008 avait entrainé plusieurs centaines de millions de cas de malnutrition dans le monde et causé la famine à plus de 4 millions d’enfants. Si cette crise n’avait pas été circonscrite rapidement à temps, il est certain que ces enfants auraient été condamnés à une mort par la faim. Il nous faut trouver des solutions originales adaptées à nos réalités quotidiennes. Il est impérieux de sauver l’essentiel de notre structure de production économique. Heureusement, la constitution de notre population nous offre une alternative crédible dans les choix de lutte à opérer. Quoi qu’effrayant, le coronavirus n’est qu’une variante de la grippe, certainement plus sévère que les grippes saisonnières. Toutes les formes de virus de la grippe sont réputées particulièrement violentes pour les personnes âgées. Les données disponibles à ce jour, recueillies tant en Chine qu’en Europe, établissent que le covid-19 tue plus les personnes de plus de 65 ans. Très peu de morts sont enregistrés parmi les trentenaires et presque pas de cas parmi les enfants de moins de 10 ans. La pyramide des âges joue en notre faveur. La population de plus de 65 ans est d’environ 3,7% des 25 millions de personnes qui vivent en Côte d’Ivoire. 40% de cette population a moins de 15 ans. Quel est le père sensé ou la mère normale qui rêvent de voir mourir sa progéniture devant lui/elle. Or c’est ce qui risque d’arriver si nos choix de lutte devraient nous conduire à une chute de brutale de l’économie. Plusieurs entreprises de distribution annoncent des fermetures de leurs réseaux de distribution. Les restaurants sont fermés. Le coût social de ces mesures copiées sur l’Europe risque d’être énorme. Le chômage s’est accrue de façon vertigineuse en Afrique du Sud qui a été la première à adopter la mesure de confinement très stricte en Afrique. Et les personnes les plus fragiles restent la population noire. Dans un pays où l’index de criminalité est l’un des plus élevés du monde, le prolongement d’une telle mesure risque de déboucher sur une véritable guérilla urbaine dont le mobile serait la survie. En Côte d’Ivoire, le gouvernement ivoirien annonce un plan de lutte de plus de 95 milliards de FCFA (158 millions $). Cette somme ne peut pas supporter un plan de lutte qui comprendrait un confinement général. Cependant, bien utilisée, elle peut donner des résultats intéressants. Il pourrait être alloué le tiers de cette somme aux entreprises nationales qui fabriquent les gels hydro-alcooliques et les autres solutions alcooliques. L’autre tiers à l’achat de vitamines et des produits antalgiques et antipyrétiques pour les populations pauvres pour, d’un côté, booster leur système immunitaire déjà affaibli par la malnutrition et, de l’autre, gérer les fièvres et les autres douleurs causées par l’infection. Ces produits pourraient être distribués aux populations pauvres par les collectivités décentralisées et le cas échéant par les chefs de communauté des différentes localités. Le dernier tiers pourra bien servir à acquérir le minimum d’équipements pour le personnel soignant afin de le prémunir contre d’éventuelles contaminations, car leur indisponibilité pour cause de maladie ferait virer la situation au drame. Il ne faut pas se faire d’illusion. Aucune mesure urgente ne peut rendre le plateau technique et les capacités d’accueil de nos structures sanitaires suffisamment efficaces pour faire face à une généralisation de la pandémie. Il faut donc donner les mesures d’autoprotection à la majorité dont la constitution physique permet de résister aux effets d’une forte charge virale et se préparer à la prise en charge des cas graves qui se recrutent dans la tranche d’âge qui se situe au-delà de 65 ans et qui constitue, heureusement, la portion congrue de la population ivoirienne.

Ces dispositions ont l’avantage de sauver l’outil économique puisque l’effort du gouvernement servira à booster l’activité industrielle liée à la prévention de la pandémie. La généralisation des mesures simples de prévention et de protection comme l’application des gels, le lavage régulier des mains etc. éviterait un confinement général qui risquerait de tuer toute l’économie. La peur qu’engendrent des décisions radicales et spectaculaires non profondément étudiées en cas de crise comme celle du covid-19 s’avère parfois plus dangereuse que la crise elle-même. Les pays riches, plus ou moins maîtres de leurs économies, peuvent rattraper certaines situations qui, au contraire, échapperaient définitivement aux pays africains.
Le monde tirera inévitablement des leçons de cette pandémie. Il apparaît de plus en plus clair que les canons de la mondialisation, telle que la délocalisation des entreprises, le marché comme l’unique régulateur de l’économie, la suppression des nations au profit d’une unicité à la fois sociologique et culturelle etc. vont être révisés. Le continent africain, s’il veut cesser d’être le souffre-douleur du monde, doit impérativement tirer ses propres leçons.

La première leçon est que, au sortir de cette pandémie, les Africains doivent redéfinir les fondements de leur contrat social. Il faudra que l’Afrique réponde à la question simple suivante : C’est quoi finalement le développement ? Cuba donne la réponse. La priorité dans n’importe quelle société est de pouvoir nourrir sa population, soigner soi-même ses citoyens et bien les éduquer. Ces trois objectifs répondent mieux aux exigences actuelles de notre société que tous les gratte-ciel des Manhattan tropicaux qui cachent en réalité l’échec de certains choix politiques et économiques. Il y a bien une grande différence entre la propagande et la performance. Les Cubains nous le démontrent. Un autre modèle est possible. Il suffit d’oser et de croire.

La deuxième leçon est qu’il est impératif pour les Africains d’exercer un contrôle effectif sur les piliers essentiels de leurs économies. Il y a des matières qui ne peuvent se cogérer avec des puissances étrangères. L’énormité des ressources que les pays riches mobilisent pour gérer tous les effets dérivant directement et indirectement du covid-19 interpellent ceux qui continuent d’affirmer que la monnaie d’un pays peut se gérer principalement par une puissance étrangère fût-elle amie intime. Les Etats Unis d’Amérique ont convenu de débloquer 2000 milliards $ (1,2 millions de milliards de FCFA). L’Allemagne chiffre ses prétentions à 1100 milliards d’Euros (plus 700 mille milliards de FCFA). Les mesures prises par la France pourraient bien lui coûter au moins la moitié des estimations allemandes.

Tous les experts reconnaissent que, aussi bien la Réserve Fédérale américaine que la BCE vont devoir faire usage à fond de la planche à billets. La BCEAO ne peut pas se permettre un tel luxe sans l’accord préalable de la Banque et le Trésor de France à cause des accords monétaires qui lient l’UEMOA à la France. Par rapport à ce qui se fait ailleurs, les mesures d’accompagnement éditées par la BCEAO pour supporter la lutte contre la pandémie serviraient juste à acheter quelques compresses pour soulager les malades en France.

Troisième importante leçon à retenir est le rôle clé de l’Etat dans l’économie de chaque pays, notamment des pays faibles africains. L’orthodoxie ultra-libérale est la pire forme d’escroquerie imposée au monde par des groupes d’intérêts obscures. Le marché n’est performant qu’en situation de bonne fortune. La présente crise et celle de 2008 prouvent que l’ultra-libéralisme entend réduire le rôle de l’Etat à celui d’un éboueur de ses propres turpitudes. Ce rôle réducteur ne peut pas continuer longtemps et il est, de toutes les façons, incompatible avec les exigences des économies africaines. Plus que jamais la présence de l’Etat est nécessaire dans l’économie des pays en construction.
Enfin, il urge de redéfinir une nouvelle approche budgétaire plus conforme à nos réalités économiques. La dette, notamment la dette privée, comme instrument de développement est suicidaire pour nos économies en cas de crise comme celle que nous vivons. De 17% en 2009, la dette privée représentait en 2018 42% des encours de la dette des pays de l’Afrique subsaharienne selon un rapport de la Banque Mondiale parue le 2 octobre 2019. Devant la crise actuelle, le FMI demande la suspension de la dette bilatérale des pays africains. Mais il y a au moins 42% du stock de la dette africaine dont la remise est impossible puisqu’elle est portée directement par des capitaux privés. Avec l’expérience des PPTE dont les acquis ont été dilapidés en moins de 6 ans en Côte d’Ivoire, si la demande d’annulation du FMI prospère, les années qui suivent, toutes les dettes bilatérales remises risquent de se convertir en dettes privées.

La grandeur de l’espèce humaine est sa capacité d’adaptation qui lui permet de tirer meilleur parti de toutes les situations même les plus dramatiques. Espérons que l’Afrique sortira plus imaginative de cette maudite pandémie du coronavirus.

Le ministre Justin Katinan KONE.

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