Leçons maliennes

Au moment où les Ivoiriens se cherchent inlassablement un lendemain meilleur, les Maliens se sont délivrés du régime d’Ibrahim Boubacar Keïta.

Au moment où les Ivoiriens se cherchent inlassablement un lendemain meilleur, les Maliens se sont délivrés du régime d’Ibrahim Boubacar Keïta. Débutée le 5 juin 2020, une contestation populaire sans précédent, sous la houlette du Mouvement du 5 juin (M5-RFP) s’est mise en branle pour exiger le départ du Président. Mais, alors qu’on ne s’y attendait pas, c’est l’armée malienne qui s’est introduite hier dans l’arène politique en perpétrant un coup d’État.

1. Le mouvement du 5 juin

Dans le mémorandum adressé aux Chefs d’États de la CEDEAO, le Mouvement du 5 juin Rassemblement des Forces Patriotiques (M5-RFP) écrit :”Le Président Ibrahim Boubacar Keïta a, dès son élection en 2013, mis en place un système de prédation fondée sur la corruption et l’impunité qui ont gravement impacté l’ensemble des secteurs de la vie sociale, économique, politique, administrative, culturelle et surtout la situation sécuritaire du Mali, voire de la sous-région. Avec sa famille et ses amis, il a mis en place un véritable système de captation des richesses nationales, de mainmise sur l’appareil d’Etat et sur l’administration publique, de prise d’intérêts personnels dans tous les secteurs économiques et financiers.

Cette façon de gérer a empêché l’Etat d’assumer ses fonctions régaliennes de sécurité et de développement, et a conduit le Mali au bord du gouffre et compromet la stabilité dans le Sahel”. Ainsi, selon les Maliens, le pouvoir d’IBK se caractérise par la corruption, l’impunité, l’insécurité nationale et régionale, la gestion familiale du pouvoir, le népotisme, l’affairisme et l’instabilité du Mali.

L’école est fermée. Les conflits armés font rage au Nord et au Centre du pays et les soldats maliens se font tirés comme des lapins.

Pendant ce temps, le peuple malien essuie le mépris des gouvernants. Les Maliens avaient pourtant cru en IBK et au socialisme qu’il prônait.

Ce dernier n’arrivait-il pas dans un contexte de chaos social orchestré par les militaires ? En portant IBK au pouvoir en 2013, les Maliens exprimaient avant tout leur espérance de changement dans les valeurs de la gauche que sont la souveraineté, les libertés, l’état de droit, la justice et la prospérité partagée.

Hélas, il n’en fut rien. Chouchouté par François Hollande et les socialistes français, IBK a vite fait de reléguer aux calendres grecques les réformes qu’attendaient les Maliens pour instaurer une gouvernance aux antipodes des valeurs socialistes et de gauche.

Et comme il fallait s’y attendre, le peuple malien déchanta et entreprit de chasser IBK du pouvoir comme les français chassèrent son maître François Hollande de l’Élysée.

Quelles leçons faut-il tirer de tout ce gâchis ?

Leçon 1. Le peuple est souverain. Il est prêt à accorder sa confiance à quiconque lui tient un discours d’espoir. Mais lorsque la parole donnée et les promesses faites sont piétinées au profit d’un pouvoir autocratique, le peuple se dresse pour retirer sa confiance. Car aucun régime ne peut prospérer durablement s’il s’érige en bourreau du peuple. Et peu importe que la durée du mandat présidentiel soit respectée ou pas. C’est le peuple qui donne souverainement un mandat pour un temps donné. Mais il peut tout aussi, souverainement décider de reprendre ce pouvoir avant son terme s’il estime qu’il s’est trompé de cavalier, ou au contraire le prolonger s’il est satisfait du travail accompli.

Leçon 2. Le peuple attend des réformes profondes pour une transformation sociale et une prospérité partagée. Le peuple n’élit pas par complaisance ou pour les beaux yeux d’un candidat. Ne nous y trompons pas. Si le peuple porte un homme au pouvoir suprême, c’est pour qu’il fasse un travail déterminé, c’est pour que l’élu travaille à un bien-être social partagé. Aussi, comment ne courra-t-il pas à sa propre perte si l’élu travaille exclusivement à son bien-être et à celui de son clan et non au contrat moral qui le lie au peuple ?

Leçon 3. Le socialisme et les valeurs de gauche sont porteuses en Afrique.

Nos peuples aspirent à la liberté, à la justice, à la démocratie et au bien-être social. Nos États sont fragiles. Ils sont le résultat d’une juxtaposition de peuples aux cultures et aux modes de gouvernance différents.

La liberté et la justice relèvent du droit divin chez certains peuples tandis qu’ils sont d’essence populaire chez d’autres.

Le mode de gouvernance diffère d’un peuple à un autre, tout comme le mode de désignation des chefs. Chez certains peuples chacun pour soi, et Dieu pour tous. Chez d’autres, c’est le souverain qui répartit les richesses de façon équitable.

Chez d’autres encore, le peuple travaille pour le souverain, parfois le ventre creux. L’ambition des régimes progressistes est de panser ces dysfonctionnements de nos peuples en vue d’instaurer une société égalitaire, aux règles de fonctionnement librement convenues œuvrant résolument à un bien être partagé pour chacun et pour tous.

Hélas, l’Afrique manque cruellement d’authentiques socialistes et d’authentiques hommes de gauche. Quoique pétris des valeurs progressistes, ils s’abandonnent à un mimétisme béat du Maître d’hier, préférant évoluer sous son joug plutôt que de s’en remettre au cahier des charges que lui a assigné le peuple.

Le camarade Ibrahim Boubacar Keïta à lamentablement échoué. Heureusement que le Mali peut compter sur d’autres valeurs. Salut à ces hommes, au camarade Oumar Mariko et à tous ces autres progressistes maliens qui croient fortement à notre combat et qui le mènent. 

1. L’intrusion militaire malienne

Ce mardi 18 août 2020, les militaires maliens ont fait une fois de plus une intrusion fracassante dans l’arène politique. Faut-il la saluer ? Ne vient-elle pas à contre-courant pour stopper un mouvement populaire irréversible ? Peut-il y avoir quelque chose de bon dans un coup d’État militaire ? Existe-t-il sous nos tropiques des militaires éclairés ?

La révolution malienne se déroulait tranquillement. Le peuple était debout, rejetant comme un seul homme les abus d’IBK. Jusque-là il ne faiblissait pas.

Il n’a pas cédé aux leçons de la CEDEAO, encore moins à la tentation d’entrer dans un gouvernement de compromission ou à l’usure du temps. Le mouvement du 5 juin avait les choses en mains. Il pouvait manifester en minimisant les obstacles du régime. IBK ne leur opposait plus une police assassine devant leur détermination. Au contraire, il avait choisi de faire profil bas en appelant à des négociations.

D’où vient donc que ces militaires s’invitent aussi bruyamment dans un combat politique auquel ils n’ont pas été invités par les acteurs politiques ? L’histoire malienne est riche d’une multitude de coups d’État dont les intentions, certes merveilleuses au départ se sont soldées par une douce dictature. Et puis ces maliens-là n’attendent-ils pas leur armée sur les fronts du nord et du centre ?

1. De Bamako à Abidjan

Comment ne pas appeler nos frères et camarades maliens à redoubler de vigilance ? Les maliens et les ivoiriens sont deux peuples voisins qui partagent une histoire et une langue communes, de même que des liens familiaux.

Au Mali, les combattants ivoiriens ont des camarades engagés résolument pour la même cause de la souveraineté de nos pays, les libertés démocratiques et la prospérité de nos peuples.

Une secousse à Bamako a vite fait de traverser nos frontières pour devenir une déflagration gigantesque à Abidjan. C’est pourquoi les acteurs politiques et le peuple ivoiriens doivent regarder de près ce qui se passe chez nos frères maliens, non pas sans les inviter à redoubler de vigilance dans leur combat.  

D’abord le mouvement du 5 juin interroge même s’il prend naissance sur un socle commun du constat d’échec d’IBK. Ce mouvement est hétéroclite. Des politiques de tous bords y côtoient allègrement des hommes de divers horizons, y compris des religieux.

Question 1 : toutes les alliances sont-elles pertinentes en politique, au risque de devoir partager la gestion de la victoire à tous les prix ?

Question 2 : un objectif commun légitime-t-il une alliance politique, même une alliance contre-nature ?

Ensuite il y a cette éthique qui se dresse devant tout acteur politique, et notamment devant les hommes de gauche comme un fil rouge : combattre certes toutes les dictatures et les fioritures du pouvoir (car nous n’ignorons pas que “tout pouvoir nuit, tout pouvoir absolue nuit absolument”), mais dans le respect d’une alternance par les urnes.

En cela les maliens n’ont de leçons à recevoir de personne, eux, les authentiques héritiers du combat des Soundjata Keita et autres héros légendaires de notre histoire commune. Le pouvoir émane du peuple.

Et le mouvement du 5 juin émane du peuple : il était engagé dans un élan de transformation populaire que rien ne doit arrêter, surtout pas un coup d’État militaire ou constitutionnel dont l’issue n’est jamais maîtrisée par le peuple.

Le combat malien interpelle leurs frères Ivoiriens.

Devant le népotisme notoire, la corruption généralisée, les fraudes politiques, l’incompétence et le mépris du peuple, les Maliens ne se sont-ils pas dressés courageusement malgré l’omniprésence des forces Barkhane ? Ne sommes-nous pas logés à la même enseigne que les Maliens, avec en prime des arrestations arbitraires et des assassinats politiques, une dictature implacable et un coup d’État constitutionnel en gestation ? Bamako parle assurément à Abidjan ! Les Ivoiriens peuvent-ils se payer le luxe de ne pas tirer profit de la leçon malienne ?

 

Paris le 20 Août 2020,

Roger GBALLOU