En Côte d’Ivoire, les boutiquiers sont les nouveaux usuriers des fonctionnaires – Enquête

En Côte d’Ivoire les boutiquiers sont les nouveaux usuriers des fonctionnaires – Enquête

La stabilité de l’emploi du fonctionnaire ivoirien fait de lui le client privilégié du boutiquier qui accepte de le laisser se servir (en échange de taux parfois faramineux) dans son magasin. Un échange dans lequel l’agent de la fonction publique peut laisser des plumes.

En Côte d’Ivoire, l’on connaît depuis des années les usuriers, ou «margouillats», c’est-à-dire des personnes qui prêtent de l’argent hors de tout cadre légal et à des taux démesurément élevés. Leurs proies privilégiées: les fonctionnaires et agents de l’État. À côté de ces margouillats est né un nouveau type de prêteurs: les boutiquiers de quartier dont les clients potentiels sont les fonctionnaires, ces salariés qui s’approvisionnent auprès de ces détaillants dans le format d’un contrat renouvelé mensuellement qui parfois se transforme en gouffre financier.

Le nœud de l’endettement

«Demande à Baldé qu’il te donne un sac de riz de 25 kg et deux bouteilles d’huile»: voilà comment, avant le 15 du mois en cours, le fonctionnaire entre dans la spirale de l’endettement sans fin. Peu à peu, un cahier est ouvert en son nom chez l’épicier du coin, où la servante, la maman et parfois les enfants vont se servir dès qu’il manque quelque chose à la maison, ou que des visiteurs imprévus sont arrivés. Si ce n’est le chef de famille lui-même, qui passe du produit à crédit au crédit financier.

Au Nouveau quartier où il habite depuis bientôt quatre ans maintenant, l’homme se sert régulièrement chez son boutiquier. Son ardoise mensuelle est de l’ordre de 30.000 à 40.000 francs CFA. «Nos comptes se trouvent déséquilibrés chaque mois», fait-il observer, à tel point qu’une partie de la dette provient non pas des produits qu’ils prennent dans l’épicerie, mais du boutiquier qui au fil des mois, se transforme en prêteur d’argent.

Confessant qu’il ne règle qu’environ les trois quarts de la dette de l’épicier dès que son virement de salaire est fait, il précise que le reliquat passe en report à nouveau dans la comptabilité que tous les deux tiennent.

«Je n’ose pas dire que c’est du fétichisme, mais à la vérité, cette disponibilité et cette facilité avec laquelle nos amis nous appuient devient pour nous source de drame», lance-t-il, un peu désabusé.

Il reconnaît l’ampleur du désastre, mais lance avec un semblant de sourire: «On gère.»

Cette situation n’est guère isolée. «Je ne suis pas seul. Renseigne-toi, tu verras!», fait observer un professeur certifié de mathématiques dans l’un des trois lycées de Gagnoa, et vacataire dans deux autres établissements privés de la ville, depuis plus d’une dizaine d’années.

Pour le salarié, dont la famille demeure à Abidjan et qui vit dans une maison deux pièces ou parfois un studio, la situation présente un tableau quelque peu différent, mais avec les mêmes difficultés et recours. Si les trois quarts du virement restent à Abidjan pour s’occuper de la famille, le reste sert à faire face aux charges incompressibles de loyer, eau, électricité, téléphone, carburant. C’est là qu’intervient le boutiquier qui fournit à crédit tous les autres besoins.

Dans les deux cas, l’engrenage est réel et parfois, quand le crédit monte un peu trop, ces clients de type particulier ont recours à un second boutiquier, dans un autre quartier. Ce n’est nullement une fuite, c’est seulement le temps de respirer financièrement, en laissant volontairement la dette courir sur deux mois.

«Dès lors que tu es un fonctionnaire, nous ne faisons pas de difficultés», note Mahamoud, dont la supérette longe le rond-point d’Agboville, chef-lieu de la région de l’Agnéby-Tiassa, à 78 km d’Abidjan.

Lui aussi explique qu’il est dans l’intérêt du commerçant d’avoir des clients qui permettent à la marchandise de sortir chaque mois et à des périodes précises afin de renouveler son stock de sécurité. L’objectif est en effet de rendre crédible le détaillant auprès des grossistes et grandes maisons de distribution.

Un mal nécessaire mais profitable, assurent les commerçants

Aucun commerçant qui vend des produits divers dans un quartier et qui a une forte clientèle ne peut se permettre de refuser d’ouvrir un cahier aux fonctionnaires. Ils assurent que ces clients se gênent très souvent alors qu’ils ignorent qu’en réalité ils constituent «la garantie d’une rentrée d’argent frais en fin de mois, aux fins de satisfaire ainsi les grossistes». Pour preuve, il sort un cahier de 200 pages dans lequel figurent les noms de ses clients.

Mahamoud révèle que les clients fonctionnaires qui payent l’intégralité de la dette une fois le mois achevé sont très peu nombreux. Il explique que le plus important est de maintenir la clientèle car le reliquat de la dette est toujours payé, même s’il s’agit d’un perpétuel recommencement. D’ailleurs, le rôle du commerçant est d’écouler sa marchandise, même si les échéances de paiement ne sont pas toujours totalement respectées.

Pour se sortir du crédit sans fin chez le boutiquier, certains fonctionnaires croient pouvoir trouver leur salut dans les jeux de hasard, un autre cercle vicieux qui s’ouvre pour devenir probablement une autre impasse.

En 2014, le Parlement ivoirien a adopté une loi visant à combattre l’usure. Elle prévoit des peines d’emprisonnement pouvant aller de deux mois à deux ans de prison –voire cinq ans en cas de récidive–, ainsi qu’une amende de 100.000 à cinq millions de francs CFA.

 

Par AIP avec Ivoire114l’AfriqueNouvelle.info