Quels sont les enjeux géostratégiques de la visite du chef de l’état-major français à Abidjan? – Ivoire114l'AfriqueNouvelle

Quels sont les enjeux géostratégiques de la visite du chef de l’état-major français à Abidjan?

CC BY-SA 4.0 / Maarten van der Bent /

Quels sont les dessous géopolitiques et géostratégiques de l’intérêt militaire franco-américain envers les pays d’Afrique de l’Ouest, notamment ceux jouxtant le golfe de Guinée? Abdelkader Soufi, expert en politiques de Défense, affirme à Sputnik qu’il s’agit « de sécuriser la voie maritime, (…) d’approvisionnement en hydrocarbures » et minerais.

Le chef d’état-major des armées françaises, le général Thierry Burkhard, a effectué lundi 7 février un déplacement en Côte d’Ivoire, où il s’est entretenu avec le ministre ivoirien de la Défense, Tené Birahima Ouattara. Il a également visité l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme, située à Jacqueville, à l’ouest de la capitale Abidjan, et fraîchement inaugurée.

« C’est l’armée ivoirienne qui commande. Et bien sûr, nous les soutenons. On a mis des moniteurs, il y a un adjoint qui est là et qui soutient. L’objectif est d’aller vers une plus grande autonomie », a-t-il déclaré, lors d’un point presse.

Cette visite survient dans un contexte particulier, aussi bien sur le plan militaire que diplomatique. En effet, elle a été précédée par la rencontre qui s’est tenue du 1er au 4 février, à Rome, entre les chefs d’état-major des armées des pays africains ou leurs représentants, 36 au total, et le chef du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom), le général Stephen Townsend. Par ailleurs, l’Africom a annoncé dans un communiqué l’organisation de manœuvres d’opérations spéciales du 15 au 28 février, en Côte d’Ivoire, avec la participation de 400 soldats des forces spéciales.

Les États africains participants sont, outre le pays d’accueil, le Cameroun, le Ghana et le Niger. Les autres comprennent le Canada, la France, les Pays-Bas, la Norvège, le Royaume-Uni et les États-Unis. C’est également en pleine crise diplomatique entre la France et le Mali que le haut gradé français s’est déplacé, deux semaines avant le débat qui aura lieu le 22 février à l’Assemblée nationale française sur « l’engagement militaire du pays au Sahel ».

Comment lire ces événements à l’aune des coups d’État survenus dans plusieurs pays africains, dont certains se tournent actuellement vers la Russie et la Chine? Y a-t-il une nouvelle configuration de la présence militaire occidentale en cours en Afrique? Quels sont les enjeux géostratégiques probablement visés par l’alliance France-Africom dans cette région du continent?

Pour répondre à ces questions, Sputnik a sollicité Abdelkader Soufi, expert et chercheur en géopolitique et politiques de Défense. Pour lui, « aussi bien pour les États-Unis que pour la France et le Royaume-Uni, il s’agit de sécuriser la voie maritime, passant par le Golfe de Guinée, d’approvisionnement en hydrocarbures et en métaux stratégiques en provenance d’Afrique équatoriale et de l’Ouest, et de la région du Sahel.
 
Le fait est que, dans l’actuel bras de fer entre Washington et ses alliés notamment au sein de l’Otan d’un côté, et l’axe eurasiatique Pékin-Moscou-Téhéran et tous les pays qui pourraient rejoindre ce bloc dans le futur -à l’instar du Pakistan- de l’autre, la voie maritime stratégique traversant le détroit de Bab el-Mandeb, sur le golfe d’Aden, qui relie la mer Méditerranée orientale à l’océan Indien, via la mer Rouge et le canal de Suez, devient très problématique pour les Occidentaux.
 
Ceci dans un contexte inédit où la présence française, notamment militaire, est très fortement contestée et remise en cause par les populations africaines ».

« Les ressources de l’Afrique, un enjeu majeur »

« La France, tout comme le Royaume-Uni et l’Europe, sont vulnérables face aux flux maritimes, ce qui place les côtes ouest-africaines, en particulier celles du golfe de Guinée, au cœur de leur sécurité économique, de leur souveraineté énergétique et des approvisionnements en métaux stratégiques pour les industries de hautes technologies de défense, de l’aérospatial et d’électronique », affirme M.Soufi.
 
Et d’ajouter que contrairement à beaucoup de pays européens, « la France a la chance de disposer de deux façades maritimes métropolitaines. La première est la façade atlantique vers l’Afrique de l’Ouest, d’où vient une part importante des approvisionnements en pétrole et en uranium du pays. La seconde est la façade méditerranéenne, qui lui donne l’accès à l’océan Indien via le canal de Suez en passant par la mer Rouge, le détroit de Bab el-Mandeb, sur le golfe d’Aden, et, de là, vers le golfe Persique en traversant le détroit d’Ormuz ou vers la mer de Chine méridionale ».
Outre cet avantage, il souligne qu’ »il faut bien voir qu’actuellement beaucoup d’intrants de l’économie française en matière d’approvisionnements en métaux stratégiques comme l’aluminium, le cuivre, le minerai de fer, le niobium, le tantale, le cobalt, le nickel, le coltan, mais surtout les terres rares hautement importantes pour les technologies spatiales et de défense, sont acheminés, tout comme les conteneurs, via la Méditerranée. Ainsi, ils parcourent par la suite l’océan Indien vers la mer de Chine méridionale en passant par le détroit de Malacca, entre l’île de Sumatra, à l’ouest, et la Malaisie et Singapour, à l’est ».
Ainsi, dans contexte actuel de concurrence entre les grandes puissances, dont les États-Unis, la Chine, l’Inde, la Russie, l’Iran, le Brésil, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Turquie et Israël, pour l’accès aux ressources, notamment en métaux stratégiques, « toute crise majeure sur cette trajectoire aura inéluctablement un impact gravissime sur l’économie française et européenne en général.
C’est pour cette raison que les ressources de l’Afrique sont devenues un enjeu majeur pour toute ces puissances! ».