Innocenté par la CPI, Charles Blé Goudé fait-il peur au gouvernement ivoirien? – Ivoire114l'AfriqueNouvelle

Innocenté par la CPI, Charles Blé Goudé fait-il peur au gouvernement ivoirien?

Innocenté par la CPI, Charles Blé Goudé fait-il peur au gouvernement ivoirien?

Près de sept mois après en avoir fait la demande, Charles Blé Goudé n’est toujours pas en possession de son passeport. Et pourtant, le gouvernement ivoirien assure que rien ne bloque la délivrance du précieux sésame qui permettrait à l’ancien ministre de la Jeunesse de Laurent Gbagbo de regagner son pays, à la suite de son mentor.

Alors qu’il a été définitivement acquitté le 31 mars 2021 par la Cour pénale internationale (CPI) de toutes les charges de crimes contre l’humanité qui pesaient sur lui, et malgré une demande introduite le 16 juillet de la même année auprès de l’ambassade de Côte d’Ivoire aux Pays-Bas, Charles Blé Goudé est toujours à La Haye, en attente de son passeport. Son coaccusé, l’ancien Président Laurent Gbagbo, avait finalement pu obtenir le sien et rentrer au pays le 17 juin 2021, après 10 ans d’absence.

Le 10 février, se prononçant sur la demande d’indemnisation déposée en septembre 2021 par Charles Blé Goudé, la CPI a, au passage, de nouveau évoqué la question de son retour au pays. En effet, tout en confirmant qu’ »aucun passeport ne lui a encore été remis, la Cour demande au greffier d’intensifier ses efforts et de faire tout ce qui est en son pouvoir pour aider le requérant à rentrer rapidement en Côte d’Ivoire ».
Si le gouvernement ivoirien a beau affirmer qu’ »absolument rien ne bloque » la délivrance de ce document de voyage dont l’établissement « suit le circuit normal », rien n’est moins sûr. D’autant plus que d’ordinaire toute cette procédure d’établissement et de délivrance n’excède guère plus de 72 heures.
 
Certes, Goudé est toujours sous le coup d’une condamnation par contumace à 20 ans de prison pour des « actes de torture, homicides volontaires et viol » qui auraient été perpétrés lors de la crise postélectorale de 2010-2011. Mais d’autres personnalités comme Laurent Gbagbo qui avaient aussi écopé de la même peine de prison à l’occasion de procès similaires en Côte d’Ivoire ont pu regagner le pays ces derniers mois sans être inquiétées. Et pour ce qui est de Gbagbo, plus particulièrement, il a pu entrer de nouveau en possession de son passeport… après quelques mois d’attente.
 
Interrogé par Sputnik sur les raisons pouvant expliquer cette situation que le concerné vit comme une « injustice », le politologue et chercheur en sciences politiques Diensia Oris-Armel Bonhoulou met en avant le poids de ce dernier sur la scène politique en Côte d’Ivoire qui susciterait des craintes du côté du pouvoir. C’est un « leader charismatique qui influence une bonne partie de la jeunesse, caractéristique de la population ivoirienne », soutient-il.
« Charles Blé Goudé et Guillaume Soro [ex-Premier ministre et ancien président de l’Assemblée nationale, en exil forcé en Europe depuis le 23 décembre 2019, ndlr] sont les deux poids lourds du renouvellement générationnel en Côte d’Ivoire, capables de se libérer de la tutelle des trois grands [le Président Alassane Ouattara et ses prédécesseurs Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo, ndlr] ou de casser cet affrontement final qui se profile à l’horizon [l’élection présidentielle de 2025, ndlr].
 
Ils sont à la tête de leur propre parti politique, et tous deux subissent naturellement le même sort », souligne Diensia Oris-Armel Bonhoulou.
Guillaume Soro et Charles Blé Goudé, âgés de 50 ans chacun, ont eu des trajectoires croisées, tour à tour au pouvoir et dans l’opposition. Ils se sont surtout longtemps regardés en « chiens de faïence », comme l’admet volontiers Charles Blé Goudé. Le premier soutenait l’actuel Président Alassane Ouattara quand le second était le bras droit de Laurent Gbagbo.
 
Mais depuis leurs chaleureuses retrouvailles le 24 novembre 2019 à La Haye, nombreux sont les observateurs qui n’excluent pas la possibilité d’une alliance entre les deux hommes, qui ne font pas mystère de leurs ambitions présidentielles.

Un atout pour casser la dynamique Gbagbo?

Paradoxalement, le retour de Charles Blé Goudé en Côte d’Ivoire pourrait désormais présenter un attrait pour le pouvoir. En effet, ces derniers mois, les rumeurs de brouille entre ce dernier et Laurent Gbagbo qu’il a toujours présenté comme son « père » se font persistantes, même si l’un comme l’autre tend à mettre en avant la cordialité de leurs relations quasi filiales. Et selon le politologue Diensia Oris-Armel Bonhoulou, les rumeurs seraient bien fondées.

En effet, à l’en croire, l’ancien Président, « qui a pour ambition de reconquérir le pouvoir d’État face à Alassane Ouattara est, depuis son retour en Côte d’Ivoire, formellement opposé à un renouvellement générationnel immédiat ».

« La stratégie politique de Laurent Gbagbo est basée sur son alliance avec Henri Konan Bédié et la création d’un nouveau parti dans lequel toutes les personnalités de la gauche sont invitées à lui faire allégeance. Ce que n’a pas fait Charles Blé Goudé.

Ce fait sous-tend l’existence d’une divergence profonde entre Laurent Gbagbo et son ancien poulain, qu’il a certainement désavoué. De plus, la nomination au poste de secrétaire général de ce parti de Damana Pickass (52 ans), que la rumeur qualifie de frère ennemi de Blé Goudé, peut être considérée comme une disgrâce de l’ex-chef des Jeunes Patriotes [mouvement qui a soutenu Laurent Gbagbo pendant les années 2000, jusqu’à être qualifié de milice à sa solde, ndlr] », explique Diensia Oris-Armel Bonhoulou.

Et donc actuellement, estime le politologue, Laurent Gbagbo n’attendrait « qu’une allégeance de Blé Goudé et même de Guillaume Soro ». De son côté, le pouvoir pourrait être tenté de surfer sur leur éventuelle divergence en permettant le retour de Charles Blé Goudé pour casser la dynamique Gbagbo. La délivrance du passeport serait-elle dès lors à l’étude, selon le positionnement attendu de Goudé une fois retourné au pays, comme l’insinuent quelques sources à Abidjan?

« Charles Blé Goudé se trouve aujourd’hui dans une situation délicate. L’hypothèse d’une négociation avec le gouvernement ou d’une allégeance à Laurent Gbagbo pour la présidentielle de 2025, n’est pas à exclure », résume le politologue ivoirien.