Au Mali, une opération antiterroriste tourne au massacre – Ivoire114l'AfriqueNouvelle

Au Mali, une opération antiterroriste tourne au massacre

© Paul LORGERIE Un soldat malien en opérations.

Des soldats maliens et des paramilitaires probablement russes ont tué plus de 300 personnes à Moura, près de la ville de Mopti, selon l’ONG Human Rights Watch (HRW). En dépit du black-out, les témoignages sont accablants.

Oumar* ne peut s’empêcher de jeter des coups d’œil par-dessus son épaule, par peur d’être observé. Je n’avais jamais entendu pareille chose au Mali​, s’indigne le jeune homme originaire du village de Moura, localité du centre du pays. Selon l’ONG Human Rights Watch (HRW), près de 300 civils y ont perdu la vie lors d’une opération d’envergure menée par les forces armées maliennes (les FAMa) et leurs supplétifs russes, entre le 27 et le 31 mars.

Des paramilitaires « blancs » débarquent, le cauchemar commence

C’était un dimanche, jour de foire, la seule des environs. Des commerçants étaient venus de toute la zone pour profiter du dernier marché avant le mois du Ramadan. Sur les coups de 11 heures, des hélicoptères ont fait leur apparition. Ils ont survolé ce village connu pour être, selon deux sources qui préfèrent rester anonymes, la capitale ​de la Katiba Macina, un groupe djihadiste affilié à Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI).

Les djihadistes ont ouvert le feu, un des hélicoptères a riposté, cela a alors été la débandade​, raconte Mohamed*, un habitant de Mopti, la principale ville de la région, où des rescapés se sont réfugiés.

Arrestations, interrogatoires et exécutions

D’après des récits croisés recueillis par Ouest-France et selon le rapport de HRW, des hélicoptères ont déposé des soldats blancs ​(une centaine de paramilitaires, probablement du groupe de miliciens russes Wagner), ainsi que des FAMa aux abords du village de 10 000 habitants, avant de l’encercler et de tirer à vue sur les personnes prenant la fuite.

Les jours suivants ont été rythmés par l’arrestation des hommes du village, les interrogatoires, les exécutions.

Le cauchemar s’est poursuivi après le week-end. ​« Le mercredi matin, très tôt, les militaires ont demandé aux femmes de quitter Moura et de rejoindre les hommes qui s’étaient rendus​, relate Oumar. Ce jour-là, les personnes cachées dans les maisons ont été exécutées sur place, assurent les personnes interrogées ; les boutiques et les maisons ont, elles, été pillées.

Cette opération fait suite à des renseignements bien précis qui ont permis de localiser la tenue d’une rencontre entre différentes katibas à Moura​, affirme un communiqué de l’armée malienne qui évoque 203 combattants neutralisés avec une interpellation de 51 personnes (sic)​.

« Et tout cela pour quoi ? »

Plusieurs sources confirment la présence de combattants dans la localité le premier jour de l’attaque. Ils ont d’ailleurs pris un gros poisson, un certain Amadou, qui était le chef de la zone​, remarque un médiateur proche des groupes armés. Mais cette histoire de rassemblement n’est pas cohérente​, ajoute un défenseur des droits de l’Homme dans le centre du pays.

Moura est connue ; il y a des opérations militaires dans la zone, mais jamais les djihadistes n’auraient pris ce risque​, relève-t-il.

La France, les États-Unis et le Royaume-Uni ont partagé leur inquiétude au sujet de ces allégations d’exactions. Dans un communiqué, le Quai d’Orsay souhaite que la Minusma (Mission des Nations unies au Mali) ​utilise l’ensemble des moyens à sa disposition pour faire la lumière sur ces événements​. Mais les Casques bleus n’ont pas le feu vert des Maliens pour se rendre à Moura.

Et tout cela pour quoi ?​, demande Oumar. Dépité, il raconte que les djihadistes sont revenus dans le village au lendemain du départ des militaires maliens et russes (dont l’un aurait été tué). Ils sont venus prêcher dans la mosquée, avant de faire comprendre qu’ils ne quitteraient pas la région​, conclut-il.

 

Ouest-France

 

                                                                                                                                                                                                                                               Paul LORGERIE.