Diplomatie. Macron II en Afrique et au Moyen-Orient, le choix de la stabilité ? – Ivoire114l'AfriqueNouvelle

Diplomatie. Macron II en Afrique et au Moyen-Orient, le choix de la stabilité ?

Diplomatie. Macron II en Afrique et au Moyen-Orient, le choix de la stabilité ?

Quelle politique étrangère en Afrique et au Moyen-Orient pour le second mandat d’Emmanuel Macron ? Selon “Middle East Eye”, le choix sera probablement celui de la stabilité, avec une continuité des grandes lignes esquissées lors du premier mandat : un soutien aux régimes forts de la région, le développement des ventes d’armes, et une diplomatie qui se berce souvent de mots.

Tandis que les mairies et les conseils régionaux de France arborent volontiers le drapeau ukrainien, manifestant ainsi leur solidarité face à l’agression russe, certains ne peuvent s’empêcher de s’émouvoir de l’indifférence générale qui prévaut s’agissant de la guerre menée par Riyad au Yémen.

Inconscient identitaire européen ou indulgence à l’égard de l’Arabie Saoudite ? Peu importe. Environ 400 000 Yéménites sont morts depuis le début de l’offensive saoudienne – il y a déjà plus de sept ans – pour déloger, en vain, les houthistes de Sanaa. Entre les bombardements et le blocus, les conséquences humanitaires sont désastreuses, et ni l’émotion (manifestations de solidarité) ni la fermeté (sanctions) ne sont au rendez-vous.

Les analystes les plus paresseux se contenteront de parler de “réalisme” (une sorte de “réalisme” à la carte), cette “toxine que l’esprit de dictature sécrète, pour les autres. Mais il se garde bien de s’en nourrir lui-même” (Georges Bernanos, Le Chemin de la Croix-des-âmes, 1948).

Les régimes autoritaires du monde arabe ne sont pas “réalistes” (ils font si souvent fi du réel), mais ils ont réussi à pousser leurs interlocuteurs – et Paris ne déroge pas à la règle – à s’accommoder de leurs turpitudes au nom du “réalisme”.

L’autonomie stratégique comme ligne diplomatique

Personne n’incarne mieux la continuité de la politique étrangère que Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense sous François Hollande (2012-2017), puis ministre des Affaires étrangères sous Emmanuel Macron (depuis 2017). Il se sera surtout distingué dans le domaine de la vente d’armes : les exportations françaises dans le secteur ont connu une augmentation de 44 % entre les périodes 2011-2015 et 2016-2020.

La France est aujourd’hui le troisième exportateur d’armements et elle doit en partie cette position aux pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG).

Cette volonté d’exporter toujours plus d’armes n’est pas liée au quinquennat d’Emmanuel Macron en particulier et elle se justifie généralement par un objectif louable en apparence : “l’autonomie stratégique”. En d’autres termes, pour que la France soit capable d’équiper elle-même son armée sans dépendre de pays comme les États-Unis, elle doit pouvoir vendre du matériel militaire, notamment pour continuer d’innover.

Seulement, dans les faits, derrière cet objectif d’autonomie, il y a bien une dépendance à l’égard de certains pays. Depuis 1991, le Qatar, l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte (soutenue par Riyad et Abou Dabi) figurent parmi les principaux clients de l’industrie militaire française.

Il devient ainsi difficile d’imaginer des positions fermes, impliquant par exemple des sanctions, à l’encontre de ces importateurs privilégiés dont le bilan humanitaire est peu reluisant : du président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, qui renforce sa dictature et son système répressif, aux Saoudiens, qui infligent l’enfer (famine, maladie et bombardements) au Yémen depuis sept ans.

De l’indulgence aux honneurs (qui ont parfois le parfum du déshonneur) il n’y a qu’un pas : la Légion d’honneur au président égyptien, en décembre 2020, avait de quoi écœurer celles et ceux qui considèrent que ce pays vit sa période la plus sombre en matière de droits humains.

Le soutien aux régimes autoritaires

Mais ces penchants diplomatiques ne s’expliquent pas seulement par les ventes d’armes. Après avoir soutenu les rebelles en Syrie et en Libye, ce qui a pris la forme d’une intervention armée dans ce dernier cas, la France a peu à peu délaissé un discours “droit-de-l’hommiste” (davantage mobilisé en Syrie et en Libye qu’en Tunisie et en Égypte, bastions des “printemps arabes”) au profit d’un parti pris contre-révolutionnaire.

La situation catastrophique en Libye après l’offensive de l’Alliance atlantique – menée par Paris et Londres – en 2011 et les attentats sur le sol français (2014-2015) ont contribué à un alignement de plus en plus franc sur les positions de l’axe contre-révolutionnaire mené par Abou Dabi et Riyad.

Soutenir Al-Sissi et, plus discrètement, son alter ego raté en Libye Khalifa Haftar, ce serait soutenir la lutte antiterroriste et une supposée “stabilité” que conféreraient des pouvoirs autoritaires.

Ce calcul est doublement problématique. D’abord, parce que les résultats militaires des partisans de l’autoritarisme peuvent être piètres : de l’échec saoudien au Yémen à l’échec émirato-égyptien en Libye.

Ensuite, parce que l’autoritarisme est également porteur d’instabilité : les frustrés d’aujourd’hui sont souvent les révoltés de demain.

C’est sans doute aussi au nom de cette sacro-sainte “stabilité” que Paris ne cesse de ménager le pouvoir algérien, contesté par la population depuis plus de trois ans. Malgré la multiplication des détenus d’opinion et l’entretien d’un ressentiment antifrançais, les dirigeants algériens demeurent des partenaires privilégiés de la diplomatie française.

En témoigne la très récente visite de Le Drian – la deuxième en à peine cinq mois – à Alger. Pour la France, et plus généralement pour l’Europe, l’Algérie est un partenaire en matière de lutte contre le terrorisme mais aussi un fournisseur de gaz. Dans ce domaine, étant donné le niveau de consommation intérieure, le rôle de l’Algérie comme potentielle alternative à la Russie ne va pas de soi.

Là encore, la “stabilité” à court terme (l’autoritarisme) peut être porteuse d’instabilité à moyen et à long terme. Face à l’arbitraire et à la gabegie, les Algériens – surtout des jeunes mais pas seulement – sont toujours nombreux à vouloir fuir le pays, souvent au péril de leur vie.

Une diplomatie de communication

L’autre grande caractéristique de la diplomatie française sous Emmanuel Macron est l’accent mis sur la communication. On a parfois l’impression que cette communication s’est totalement émancipée du réel – en dépit du “réalisme” susmentionné.

Quatre dossiers permettent d’illustrer ce surinvestissement communicationnel : l’Iran, la Syrie, le Liban et la question palestinienne.

Sur l’Iran, nous avons vu le président Macron donner l’impression de tenter de ressusciter l’accord sur le nucléaire iranien en créant “les conditions d’une rencontre” entre Donald Trump et le président Hassan Rohani, mais cela n’a abouti à rien et c’est l’élection de Joe Biden aux États-Unis qui a permis de relancer les négociations.

En Syrie, la France est dans une position attentiste. Tout en participant ponctuellement à des projets humanitaires, il n’est pas question de parler de “reconstruction” tant qu’un véritable processus politique n’est pas engagé.

D’un point de vue géopolitique, au-delà de cette volonté légitime de tenir à distance le pouvoir syrien, qui s’est maintenu par la force, il semblerait qu’il ne reste à la France que des discours (ou des résistances sémantiques s’agissant des mots “reconstruction”, “normalisation”, etc.), là où le destin de la Syrie est en partie entre les mains d’autres puissances : la Russie, la Turquie, l’Iran, les États-Unis et peut-être les pays du Golfe.

Au Liban, face à la situation dramatique que vit le pays sur les plans politique et financier et après l’explosion du port de Beyrouth, Emmanuel Macron a fait le pari du volontarisme et de la fermeté – entre solidarité et ingérence. Mais il s’est heurté à deux écueils.

En misant sur Saad Hariri, il a misé sur un camp politique largement responsable de la crise. Et après avoir pensé qu’il pouvait bousculer la classe politique libanaise, il a fini par se heurter aux lenteurs et aux blocages inhérents à un système gangrené par un confessionnalisme politique vecteur de corruption.

Et, là encore, d’autres acteurs jouent désormais au Liban un rôle que la France n’a plus depuis assez longtemps : l’Iran, les États-Unis, l’Arabie Saoudite…

 

 

Adlene Mohammedi

Courrier international